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De 1920 à 1930

Madame BINAY et Monsieur QUIGNETTE racontent…

Sannerville, au cours des années 1920-1930, était ce qu’on appelle un village-rue, c’est-à-dire qu’il s’étalait tout au long de la route de Rouen. La première maison dans le virage, occupée par monsieur et madame Louis, était accolée à la boulangerie de monsieur Harel puis de monsieur Ledemeney. La boulangerie était petite, on entrait par une porte qui coupait en deux la devanture. L’aménagement intérieur était très sommaire, on trouvait une caisse en bois et des présentoirs à pain. Dans le fond, derrière une cloison, il y avait un fournil en briques rouges que le boulanger commençait par chauffer avec 4 ou 5 fagots ou “bourrées”, puis quand les fagots étaient entièrement brûlés il retirait la cendre, passait la “patrouille” (grande serpillière mouillée) au bout d’un bâton pour qu’il ne reste pas de cendre sur les parois et enfin il mettait à cuire les pains de 6 livres, les miches briées, les petites couronnes que l’on s’amusait à enfiler autour des bras. Les baguettes étaient rares et la pâtisserie se réduisait à quelques croissants et sablés et les déjà célèbres bourdelots.

A l’angle de la rue, ceux qui possédaient les premières voitures pouvaient faire réparer au garage de monsieur Leguen, le mécanicien dont les pompes à essence se trouvaient sur le trottoir en bordure de la route de Rouen. Les maisons suivantes étaient occupées par mesdames Belver et Ledain, que l’on voyait tous les jours coudre derrière leur fenêtre, la porte ouverte, profitant ainsi du spectacle quotidien et vivant qu’offrait la rue.

Puis venait le café-épicerie de Pauline Onfroy. Pauline était méfiante et ne servait pas tout le monde : il fallait d’abord lui inspirer confiance et montrer patte blanche. On tapait au carreau et elle n’ouvrait que si on était connu, sinon il fallait passer son chemin. Les heureux élus par Pauline descendaient deux marches pour pénétrer dans l’épicerie. Près de la fenêtre elle avait placé les éternels bocaux de bonbons qui faisaient déjà la joie des enfants, et qui la feront toujours. L’épicerie proprement dite se composait d’un grand comptoir en bois et de présentoirs vitrés contenant la mercerie. Dans le fond du magasin, il fallait monter deux marches pour accéder au café. l’arrière donnait sur un jardin clos de murs.

Au centre de la photo, on distingue nettement un muret qui marque l’accès à un petit jardin et à un pré allant jusqu’à la ligne de chemin de fer. La ligne courrait tout au long de la rue de Lirose pour aboutir en gare de Sannerville. Cette gare existe toujours, au 7 rue de la Libération. La maison, dans l’entrée de laquelle se trouve une femme en noir, était celle des dames Falaise, mère et fille, qui vivaient de travaux de couture. La grande façade sombre suivante était celle de l’abattoir. Devant la cour se tiennent la bouchère, Madame Joly et sa fille, le magasin grillagé est leur boucherie, ils vivaient au dessus mais leur salon était dans la maison qu’occupe actuellement monsieur Michel.

La maison de Simone Quignette, devant laquelle passe une charrette, était celle de Marie et de Georges Bouffay. Marie apprenait le catéchisme aux enfants, elle portait la bayeusaine (coiffe plate de Normandie) et la « bachelique » (châle croisé sur la poitrine et s’attachant dans le dos) noire en semaine, blanche le dimanche jusqu’à une certaine messe de minuit où un garnement versa de l’encre bleue dans le bénitier. Toutes les femmes furent marquées en bleu, peut-être pour que Dieu reconnaisse plus facilement les siennes. Monsieur Bouffay était un personnage : c’était un ancien marin et il avait été conseiller municipal, conseiller paroissial, décoré du mérite diocésain. II était aussi peintre : il avait peint, avec l’aide de la marquise d’Aubigny, fille du marquis de Banneville, l’Immaculée Conception au dessus de l’autel de l’église Notre Dame de Sannerville, malheureusement, cette peinture murale a disparu au débarquement. Il avait été le premier à posséder la télégraphie sans fil ou TSF. Son jardin était hérissé de poteaux de bois et il réussissait à capter Londres. Parfois les enfants du catéchisme avaient le droit de porter les écouteurs et ils entendaient une musique venant d’on ne sait où. Il s’était acquis ainsi la réputation d’être un peu sorcier.

A côté de la maison Bouffay, là où se trouve l’abris de bus, il y avait la “sapinette” plantée de grands arbres dont on voit le début dans l’angle droit de la deuxième photo. Cette “sapinette” causait une grande frayeur aux enfants par son côté sauvage et sombre et ils ne traînaient pas devant quand ils se rendaient à la leçon de catéchisme de madame Bouffay. Même madame Bouffay n’ouvrait jamais la petite fenêtre qui donnait sur la sapinette, tellement l’endroit était inquiétant et peut-être chargé de maléfices.

Ensuite un pré planté continuait le parc du château malgré la coupure de la route de Rouen en son milieu. Du train, les voyageurs profitaient de la trouée pour regarder la façade du château : le parc était entièrement clos de murs de 2 m de haut, mais ils s’interrompaient face au château pour que la vue soit bien dégagée sur le pré. Là où il n’y avait pas de mur, il avait été creusé un « saut de loup » (douves profondes pleines d’eau pour interdire l’accès au parc). Enfin une dernière maison avant la rue de la Gare, actuellement rue de la Libération, était occupée par Ernestine Madeleine devenue Madame Louis Lefèvre.

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oct 07 29
Le chemin de fer

QUAND LE TRAIN S’ARRETAlT A SANNERVILLE

En 1881, la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest inaugure la ligne CAEN-DOZULE qui transportera des voyageurs, des marchandises et des bestiaux jusqu’à la seconde guerre mondiale.

C’est un train omnibus qui fait halte à Giberville, Démouville, Sannerville, Troarn, Basseneville et Dozulé.

A Dozulé on pouvait prendre une correspondance qui reliait MEZIDON à CABOURG.

C’était ce train qu’empruntaient les Caennais qui allaient aux bains de mer.

Le train avait d’ailleurs beaucoup de succès l’été, à tel point que la Compagnie dut doubler la ligne régulière par des trains supplémentaires qui ne s’arrêtaient pas à SANNERVILLE afin que les estivants arrivent le plus rapidement possible à CABOURG et aux autres stations balnéaires voisines.

Le premier train de la ligne régulière arrivait en gare de SANNERVILLE vers 7h, il amenait le courrier de CAEN et avait mis 20 minutes. II atteignait TROARN 10 minutes plus tard. II roulait à la vitesse de 30 à 40 km/h et peinait dans la côte de TROARN.

La ligne suivait en gros le tracé de la route nationale CAEN-ROUEN, on peut encore remarquer les petites maisons jaunes qui bordaient la ligne et qui étaient les petites gares.

Le train repassait en direction de CAEN vers 8h30, puis il faisait halte en gare de SANNERVILLE 5 fois dans la journée, en moyenne toutes les deux heures.

Le dernier train repartait sur CAEN à 22h en emportant le courrier.

Sachant que l’été le trafic était doublé, on peut facilement imaginer l’importance de la ligne.

La locomotive marchait au charbon, les feux avant et arrière du train étaient en fait des lanternes à pétrole, remplies et entretenues par un lampiste à CAEN et par un autre à DOZULE.

A chaque station, un employé descendait pour annoncer en criant le nom de la ville, il chargeait les bagages et sonnait les roues pour vérifier qu’il n’y ait pas de fêlure dans l’acier.

Le train comportait 3 classes :

les 1ères étaient fréquentées par les riches et par les officiers, c’étaient des banquettes capitonnées de 3 places.

Les secondes comportaient des banquettes de 4 où l’on pouvait rencontrer les sous-officiers.

En 3ème les soldats et les moins fortunés s’entassaient sur des banquettes en bois de 5 places.

II y avait des compartiments fumeurs et non fumeurs, afin que les messieurs n’incommodent pas les dames.

Le plancher était aménagé pour pouvoir y glisser des chaufferettes de tôle remplies d’eau chaude à CAEN et à DOZULE. C’était un chauffage bien médiocre mais qui fut amélioré vers 1908-1909 par l’installation d’un chauffage central alimenté par la locomotive.

En 1932 l’aller-retour CAEN-TROARN coûtait 3F15.

II existait aussi des trains spéciaux de marchandises. A DEMOUVILLE, il y en avait un tous les jours pendant la saison des betteraves pour alimenter la sucrerie BOUCHON.

La Compagnie mettait à la disposition des voyageurs un train supplémentaire le dimanche suivant Pâques car à CAEN se tenait la grande foire de manèges et d’attractions le long de la prairie.

La Compagnie de l’Ouest fut vendue à l’Etat et c’est la SNCF qui géra la ligne jusqu’en 1940.

En 1943 les allemands prirent les rails et démontèrent la ligne.

Le 18 juillet 1944, la gare est détruite lors de l’opération Goodwood.

19 juillet 1944 - ©IWM

Après le débarquement la SNCF restaura la ligne jusqu’à TROARN seulement mais les voyageurs la boudaient, ils préféraient l’autobus et ils étaient de plus en plus nombreux à posséder leur propre voiture.

En 1952 ce fut l’arrêt définitif de la ligne qui n’était plus rentable. La route avait tué le rail.

La gare existe toujours, au 7 rue de la Libération. C’est aujourd’hui une maison d’habitation.

P. et E. LOUVET

(Article paru dans le bulletin municipal N°12 - Mai 1988)

Le rôle économique et social du conseil municipal au 19ème siècle

C’est au cours d’une lecture des registres municipaux que l’on a découvert l’existence d’une fabrication de dentelle à Sannerville.

En effet le 7 Avril 1847, le Conseil apprenait avec consternation qu’un nombre assez considérable d’ouvriers en dentelle était renvoyé par leur maître pour lequel ils travaillaient depuis longtemps. Le Conseil prend conscience qu’il est urgent de leur procurer de l’occupation, de “les tirer de l’oisiveté si souvent funeste”. II décide d’utiliser une partie des fonds destinés à la construction de l’école, qui a été ajournée, pour donner du travail aux chômeurs. Les dentelles effectuées dans cet atelier devenu communal seront ensuite vendues par la commune qui se remboursera de la somme avancée (500 francs).

Voici un exemple très intéressant d’interventionnisme économique, de “socialisme municipal” d’une commune qui se substitue à l’employeur privé défaillant. Cette intervention a d’ailleurs probablement permis à cet artisanat de subsister quelques années car en 1903, à la demande du préfet, le Conseil recense 10 ouvrières fabriquant de la dentelle au bloquet (bobine à manche). Certaines d’entre-elles sont susceptibles d’enseigner leur art qui tend à disparaître et le Conseil vote une subvention afin de payer une ou plusieurs maîtresses de travail qui accepteront de prendre des apprenties et de leur enseigner leur art.

Si le Conseil a eu un rôle économique au 19ème siècle, il a eu aussi un rôle social important.

II vient régulièrement en aide aux indigents en distribuant pain et viande, en payant les frais médicaux et l’hospitalisation des infirmes, en admettant gratuitement à l’école les enfants pauvres et en participant aux frais de fournitures scolaires.

Cependant, il refuse parfois d’être la vache à lait.

Dans une délibération il refuse de payer l’hospitalisation d’un homme de 49 ans, ouvrier tuilier au salaire de 6 francs par jour, jouissant également du salaire de son fils, suffisamment aisé pour “entretenir une femme chez lui et qui s’il était un peu plus rangé, sa maladie se guérirait d’elle-même…”.

II veut bien aider ceux qui le méritent, ceux qui pendant toute leur vie ont donné l’exemple d’une vie irréprochable consacrée au travail. II a des principes strictes et malheur à celui qui choque sa morale. Ne condamnons pas trop vite ce rigorisme parce qu’il se justifie par le nombre important d’indigents que le Conseil doit secourir.

En 1855, on dénombre 66 indigents pour une population de 600 habitants, soit 11% de la population, c’est considérable. Cette année-là on doit distribuer 1,500 kg de pain par semaine par personne et occuper 10 hommes à raison de 1 F par jour pendant 3 mois. La charge est lourde pour cette petite commune, c’est pourquoi l’aide n’est accordée que lorsqu’il y a absolue nécessité.

P. et E. LOUVET

(Article paru dans le bulletin municipal N°11 - Décembre 1987)

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L’ÉCOLE SE DECLINE AUSSI AU FEMININ

Au XIXe siècle le garçon est tout et la fille est peu, en conséquence l’école tant désirée sera essentiellement masculine. Mais peu à peu les filles vont gagner le droit à l’instruction.

Leur aventure commence vers 1850 quand elles sont confiées à une institutrice qui doit leur apprendre en priorité la couture, le tricot et la broderie “afin qu’elles ne soient pas à charge de leur famille en attendant d’être à la charge d’un éventuel époux”. Dans cette phrase on peut mesurer le mépris et le manque de considération que l’homme du XIXe siècle avait pour la femme: ne semble-t-elle pas peinte sous les traits d’un boulet improductif ?

Cette rivalité entre travail intellectuel et travail essentiellement manuel va se cristalliser dans le conflit qui oppose une institutrice et une maîtresse de l’ouvroir communal. L’ouvroir communal était un atelier où les jeunes filles apprenaient la broderie, la couture… En 1856 plus de 30 jeunes filles étaient inscrites à l’ouvroir, en 1859 il ne restait plus que 4 ou 5 adhérentes. Pourquoi cette désertion de l’ouvroir? Le CM décide de mener l’enquête et va interroger les parents. II ressort de l’enquête qu’il y a un défaut de surveillance de la maîtresse de l’ouvroir qui n’y fait que de rares apparitions. Les élèves sont livrées à elles-mêmes et ne font aucun progrès. La maîtresse interrogée avoue qu’elle est surtout obligée de travailler pour l’institutrice qui chapeaute l’ouvroir annexé à l’école. Le CM démissionne la maîtresse de l’ouvroir et la remplace par une autre plus active et moins soumise à l’institutrice soupçonnée de vouloir sacrifier le travail manuel au profit du travail intellectuel. Mais le litige renaît entre la nouvelle maîtresse de l’ouvroir et l’institutrice. Le CM tranche en faveur du travail manuel qui doit primer parce que la plupart des Sannervillais sont nécessiteux et que les enfants doivent avant tout apprendre un métier. La culture générale ne paie pas encore. L’ouvroir devient donc indépendant de l’école, l’institutrice n’a plus d’autorité sur la maîtresse de l’ouvroir.

Dès 1856 on décide d’offrir un bâtiment à l’école des filles qui sont probablement moins bien logées que les garçons. Le choix se porte sur une maison située au centre du hameau des carrières. On estime la dépense à 5 500 F : la maison est achetée 2 250 F en 1857 et les travaux s’élèvent à 3225 F. Mais l’argent fait toujours cruellement défaut à Sannerville. On demande un secours de 2000 F au préfet en insistant sur les lourds sacrifices effectués par notre pauvre petite commune. Deux ans se passent et l’année 1858 n’a toujours pas vu arriver les secours, on interrompt les travaux et on renouvelle l’appel aux secours. Toujours rien, de guerre lasse on suspend le projet jusqu’en 1883 où la conjoncture économique semble meilleure.

En 1883 Sannerville compte 464 habitants, Touffréville 164 et Banneville 141. Cette année-là, on choisit un terrain convenable.

II s’agit d’une pièce de terre nommée “La Hogue”. Mais la propriétaire refuse de vendre et propose un autre terrain “Le Cloqueux” pour la somme de 1 000 F. La commune refuse ce terrain situé en contrebas de la route, humide et qui plus est grevé d’un droit de vue. En effet la propriétaire avait passé ultérieurement un contrat notarié avec le propriétaire du château de Sannerville M. Le Chartier qui interdisait de construire ou de déposer quoique ce soit sur ce terrain afin de ne pas boucher la vue du château. Enfin le prix réclamé est le double du prix réel. Le CM qui a définitivement choisi “La Hogue” entame une procédure d’expropriation pour cause d’utilité publique afin de faire céder la propriétaire récalcitrante. On évalue le coût du projet à 23000 F (achat du terrain, construction, mobilier scolaire) et on demande une subvention de 8500 F au ministère de l’instruction. Le restant sera couvert par un emprunt de 7000 F à la caisse des lycées remboursable sur 30 ans.

P. et E. LOUVET

(Article paru dans le bulletin municipal N°10 - Juin 1987)

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L’ambition de s’instruire: un feuilleton scolaire qui dura un siècle

1er épisode : Le désir et l’attente

Le 25 germinal an XII (1802) les conseils de Sannerville, Lirose et Touffréville décident d’établir une école primaire à Sannerville.

Une ère nouvelle est arrivée: celle de l’instruction.

Les petits sannervillais vont devoir marcher avec le progrès et de l’ambition de cette jeunesse dépendra le bien-être futur de la commune. Comme il n’y a pas de logement disponible pour l’instituteur, la municipalité s’engage à lui verser une indemnité de 100 F, quant aux appointements ils seront constitués par une rétribution mensuelle fournie par les parents allant de 1,20 F à 40 c en fonction du niveau scolaire de leur enfant.

Hélas, les candidats au poste ne se bousculent pas et personne ne se présente. En 1826 on fait une deuxième tentative pour allécher un éventuel candidat : on augmente de 20 F l’indemnité de logement. Mais personne. Pourquoi cet insuccès? D’abord les gens qui savent lire et écrire sont peu nombreux et puis quand l’offre est supérieure à la demande ils choisissent le meilleur poste, le mieux rétribué avec des garanties. Or à Sannerville il n’y a pas de garantie puisque ce sont d’hypothétiques élèves qui verseront les appointements, seront-ils assez nombreux pour assurer un revenu décent à l’instituteur? Aucun instituteur ne semble vouloir courir le risque.

Alors en 1833 le conseil se réunit pour étudier une autre solution. Sannerville compte 525 âmes, c’est un nombre suffisant pour qu’elle possède à elle seule une école primaire mais elle est loin d’avoir les moyens de faire face aux dépenses ordinaires communales. Le conseil propose donc à Touffréville et à Banneville de se grouper et ainsi répartir le coût de l’école. On propose même de louer le local en attendant les fonds nécessaires à une acquisition ou à une construction. Ces propositions, pour si alléchantes qu’elles soient, laissent de marbre nos deux voisines.

 

2e épisode : une enfance difficile

En 1834 le conseil passe aux grands moyens et vote une contribution extraordinaire de 3 c par personne qui permettra de payer pendant un an un instituteur et de le loger. C’est une victoire car un instituteur sa présente: Jean Charles Gustave Molland.

Hélas, la victoire n’est pas totale car le premier instituteur de Sannerville ne donne pas satisfaction aux parents qui, en grande partie, ont retiré leurs enfants de l’école pour les inscrire dans les écoles des communes voisines ! Avoir tant lutté et tant espéré pour ce résultat est vraiment démoralisant. En 1835 le conseil riposte en refusant de voter les crédits, il ne les votera que lorsqu’il existera une école convenablement organisée. Et même il ajoute qu’à ce moment-là il votera des bourses pour les enfants des familles indigentes qui se seront distinguées par leur mérite.

Le 22 mars 1836, François Théodore Aubert est nommé instituteur à la place de l’ancien qui a préféré démissionner. Il reçoit 100 F pour son logement et 200 F de traitement. En outre les municipalités de Sannerville et de Touffréville déboursent 400 F pour l’ameublement de l’école.

Maintenant l’école fait entièrement partie de la vie communale, son intégration est totale.

 

3e épisode : la maturité

Dès 1843 la commune investit dans l’achat d’un terrain de 10 acres dans le centre du village pour le prix de 907 F : on y bâtira l’école. En fait quatre ans plus tard rien n’est encore fait. Le conseil, demandant un « sacrifice considérable » à la population, vote un impôt extraordinaire et sollicite un secours financier auprès du ministère de l’Instruction. On estime les frais de construction à 8500 F. Banneville participera à l’effort en versant 134 F, ce qui est bien faible et Sannerville se sent flouée.

Enfin un rebondissement dans l’affaire: on apprend qu’une petite maison et un terrain vont être mis en vente le 23 février 1849, ce qui conviendrait parfaitement à une école primaire. La commune achète le tout 3175 F, il faudra ajouter 2600 F pour les travaux et les aménagements. Pour trouver l’argent la commune vend un terrain, le ministère de l’Instruction publique accorde un secours de 2000 F et on emprunte 5000 F. Le solde sera financé par un impôt exceptionnel. Remarquons que tous ces impôts dits « exceptionnels ou extraordinaires » sont demeurés permanents car toujours reconduits!

Enfin, comble de la démocratie, en 1850 on admet gratuitement les enfants indigents à l’école. Une petite ombre toutefois est à mettre à ce tableau, il n’y aura pas de cantine scolaire car la commune est trop pauvre et ce même jusqu’en 1906 où le conseil refusera encore d’en organiser une.

P. et E. LOUVET.

(Article paru dans le bulletin municipal N°9 - Décembre 1986)

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Les grands procès du XIXe siècle

Au cours du XIXe siècle notre petite commune a dû lutter contre ses voisines afin d’obtenir le respect de ses droits et de son intégrité territoriale. Elle s’engagea alors dans un interminable procès et connut par la suite d’autres litiges mais jamais elle ne douta de son bon droit.

la première grande affaire cristallise un différend qui opposa Sannerville à Troarn, Bures et Touffréville concernant la propriété des Bruyères. C’est un différend qui est déjà ancien car il remonte à 1790. En février 1819, Sannerville ouvre les hostilités et porte l’affaire devant le tribunal de Caen. Mais comme un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès, le préfet décide d’organiser une conciliation entre les parties. Une conférence de la paix est fixée au 4 novembre 1819, elle est menée par le maire de Sannerville Nicolas PILLET, meunier de son état, et par Marc MEHEDIN. Hélas elle n’aboutit pas et le procès est alors inévitable. Le 22 octobre 1822, Sannerville consternée apprend qu’elle a perdu en 1ère instance : en outre, elle doit acquitter les frais s’élevant à plus de 4000 F ! Une partie a déjà été payée par la cotisation volontaire des habitants et par un emprunt de 2000 F. La commune est dans une situation financière périlleuse car elle doit rembourser l’emprunt le 1er novembre. Elle se résout à vendre les Carrières pour boucher une partie du trou. Elle ne sait si elle doit faire appel de cette décision. Cela l’entraînerait dans de grands frais si elle devait à nouveau perdre, le dilemme est grand. Ecoutons et laissons-nous émouvoir par le baron DEMORTREUX, conseiller municipal: « Le conseil municipal après longue et mûre délibération a pensé qu’il était impossible de voir de sang-froid usurper par 2 communes étrangères un terrain qui dépendait de sa commune, qui en a toujours fait partie, et de droit et par la loi lui appartient, une possession de plus de 4 siècles, qui est la seule ressource pour les besoins de la commune, qu’il est criant de voir de 2 communes qui jouissent de 10 à 12000 F de revenus communaux leur contester cette chétive Bruyère… Pour acquiescer à un pareil jugement il faudrait croire qu’il n’y a plus de justice à espérer dans le monde, il faudrait se laisser dépouiller impunément. Il en sera autrement, la Cour composée de magistrats intègres nous rendra enfin justice ». Donc, consterné, indigné à juste titre et ému par la belle envolée du baron, notre courageux conseil décide de faire face et de poursuivre la lutte jusqu’à la victoire finale. Mais le nerf de la guerre fait défaut, les caisses sont vides et il faut différer les poursuites. Enfin en 1824, la caisse communale peut faire une première avance de 400 F. Les Sannervillais ne désarmeront pas: les Bruyères sont et resteront sannervillaises ! Et le 25 juin 1828 la Cour d’appel nous rend justice. Son arrêt est suivi d’une ordonnance royale qui redonne à Sannerville une portion assez considérable des Bruyères. Notre vaillante petite commune est victorieuse. Et puis, comme la vengeance est un plat qui se mange froid, elle décide en 1836 de poursuivre judiciairement Troarn, Touffréville et Bures pour obtenir le remboursement des frais occasionnés par le procès.

Le second litige a lieu entre 1825 et 1835 lors du projet de réunion de communes. Sous Charles X et Louis-Philippe on élabore le premier cadastre et on effectue de grands remaniements territoriaux. Sannerville, Touffréville et Banneville sont alors entraînées dans la tourmente administrative et politique à une époque où leurs relations sont empreintes d’une certaine fraîcheur. Le coup de tonnerre arrive sous la forme d’un arrêté préfectoral de 1826 projetant la réunion de Sannerville, Banneville, Manneville et Lirose. Notre conseil est d’avis unanime que ce projet ne comporte que des inconvénients: la grande route de Rouen à Granville doit rester une limite ..éternelle et invariable», les communes perdraient leur nom. ..La commune de Sannerville est considérable en étendue et en population, elle a 550 habitants, elle augmente chaque jour en raison de sa position et des biens communaux vendus sur lesquels on fait chaque jour des constructions nouvelles, elle est centrale. Cette réunion fera naître des haines, occasionnera des dissensions continuelles… ». Le conseil propose plutôt la réunion de Banneville avec Guillerville, Emiéville, Manneville car elles forment un ensemble et compteraient ainsi 300 habitants. Mais écoutons encore une fois le plaidoyer du baron DEMORTREUX : « La seule annonce de ce projet a déjà jeté l’alarme parmi les habitants de Sannerville, accoutumés depuis bien des années à une administration douce et paternelle. Monsieur le Préfet peut attester s’il a dans son département une commune plus tranquille, plus soumise aux lois… Les habitants de Sannerville, sans ambition, savent qu’ils n’ont aucune protection plus puissante à opposer; mais ils comptent sur l’esprit de justice qui dirige l’administration de Monsieur le Préfet, protecteur né de toutes les communes de son Département…».

Cependant Banneville et Lirose continuent à troubler le repos des Sannervillais en exigeant une réunion qui leur serait profitable. Il faut dire que les conseils de Banneville et de Lirose sont entièrement dévoués à leur maire Monsieur de Banneville puisque les conseillers sont Lecoq, fermier du maire, Boitard, jardinier du maire, Carabi, garçon jardinier du maire et Le Tellier, propriétaire et voisin du maire.

Le conseil de Sannerville propose alors la réunion de Sannerville avec Lirose, déjà enclavée dans son territoire, et avec Touffréville, déjà réunie par le culte. Cette solution permettrait de rapprocher Sannervillais et Touffrévillais séparés par le malheureux procès des Bruyères. Cette nouvelle agglomération compterait 850 habitants. Mais cette proposition provoque l’opposition farouche du maire de Touffréville Monsieur BEAUDOIN: il soutint qu’il existait de temps immémorable une antipathie constante entre Sannerville et Touffréville. Finalement, Lirose fut unie de force à Sannerville par décision administrative.

P. et E. LOUVET.

(Article paru dans le bulletin municipal N°8 - 1986)

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oct 07 29
De 1792 à 1910

C’est en dépouillant les registres des délibérations du conseil municipal de 1792 à 1910 que nous avons obtenu les renseignements qui font la matière de cet article et des suivants.

Ces délibérations sont intéressantes à lire parce qu’elles sont particulièrement bien rédigées: en effet, chaque fois que le conseil prenait une décision, il énonçait très clairement les motifs qui l’avaient influencé et c’est ainsi que nous avons pu mieux cerner les mentalités et les problèmes de ces époques.

Le conseil a toujours fait en sorte de défendre les intérêts de ses administrés et a fait un effort énorme dans le domaine de l’instruction primaire. Lorsqu’à chaque dépense et endettement il précisait que la commune était bien pauvre, que ses habitants n’étaient pas fortunés et vivaient du travail de leur mains, que le sacrifice était énorme, ce n’était pas une simple façon de parler mais telle était la dure réalité.

Enfin les séances du conseil commençaient souvent le matin à 8 heures dans des locaux probablement sans chauffage car certaines séances ont du être interrompues « aux motifs qu’il fait trop froid » ou « que nous avons faim », motifs qu’ils consignaient consciencieusement dans le procès-verbal.

La famine

1793, 1794 et 1795 sont des années de famine et de réquisitions, Les mauvaises récoltes, le retour à la liberté des prix aggravée par l’inflation du papier monnaie rendent la crise tragique.

Début juin 1793, le conseil municipal se réunit tôt le matin pour décider le recensement et la réquisition de grain engrangé chez quelques agriculteurs. Mais le lendemain trois d’entre eux font savoir avec énergie qu’ils refusent de satisfaire à la réquisition de l’arrêté.

La famine est là et il y a grand péril pour certains; alors la municipalité lance un véritable appel au secours à l’administrateur du district de Caen, Il faut distribuer de toute urgence une livre de grain par jour et par personne pendant 10 jours à 80 des 448 sannervillais pour leur permettre de subsister.

Il faut que le conseil obtienne un mandat pour réquisitionner du grain auprès de communes encore approvisionnées, Dans le même temps on arrête deux hommes qui transportaient un boisseau de froment: on les soupçonne de ravoir volé. Les deux hommes se défendent en déclarant avoir acheté ce grain à un homme, mais ils ne peuvent fournir ni son nom, ni des preuves de leur bonne foi. Avoir le ventre creux n’incite pas à l’indulgence et le conseil transmet les deux hommes au Juge de paix du canton pour être jugés.

Juillet voit encore des réquisitions d’orge et de seigle. Le difficile mois d’avril 1794 est encore marqué par les réquisitions et le conseil lance des mandats d’arrêt contre 12 agriculteurs qui ont refusé de se soumettre, La solidarité s’organise : le conseil examine le cas de citoyens infirmes et indigents afin de leur accorder une aide de la nation. Mais certains profitent malhonnêtement de ces aides et en mai 1794 on ouvre une enquête sur les abus commis dans la distribution des secours.

Désormais, ils ne seront distribués qu’à ceux qui ont obtenu un certificat d’indigence, La situation de Troarn n’est pas des meilleures puisqu’en juin on apprend que son conseil a obtenu du Directoire du district de Caen l’autorisation de réquisitionner 25 quintaux de grain à Sannerville. Le mécontentement gronde et, en décembre 1796, le garde champêtre de Sannerville découvre l’arbre de la Liberté abattu sur la place du village. Or cet arbre est un symbole, celui de la révolution et de l’ère nouvelle républicaine, ère qui commence mal pour beaucoup,

Un maire contesté

En février 1801 le conseil décide d’examiner les comptes du « maire provisoire P. » et de transmettre ses observations à l’autorité de tutelle. Cette affaire sent le scandale: on accuse P. de s’être approprié un outil communal et de l’avoir détérioré, d’avoir pris des arrêtés à l’insu du conseil et, plus grave encore, d’avoir détourné des fonds municipaux.

En effet, il aurait pris 638 F sous prétexte de payer des réparations effectuées sur les chemins vicinaux. Or, non seulement le conseil n’a pas été consulté sur l’opportunité de ces réparations, mais encore il n’y a jamais eu de travaux et les chemins vicinaux sont toujours dans un état déplorable, P., invité à présenter sa défense, ne vient pas à la séance.

Le conseil le déclare coupable d’usurpation de biens communaux, de mauvaise gestion et de mauvais esprit. En lisant cette condamnation on s’attend à l’arrestation imminente du maire, et pourtant il ne va rien se passer.

P. signera les délibérations suivantes. L’année suivante le conseil approuvera à l’unanimité ses comptes, il restera maire jusqu’en 1807 ! Mais sa carrière ne s’arrête pas là.

Nous le retrouverons en 1819 où il assiste aux délibérations et signe en tant que faisant partie des citoyens payant le plus d’impôts sur la commune. En effet la restauration a voulu atténuer les effets démocratiques de l’élection en adjoignant aux conseillers élus les citoyens les plus riches.

Enfin P. retrouvera une légitimité électorale en 1836 où, âgé de 71 ans, il est élu conseiller et il le restera jusqu’en 1842, date probable de son décès.

P. et E LOUVET

(Article paru dans le bulletin municipal N°7 - Octobre 1985)

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La Révolution

Quelques Sannervillais pendant la Révolution

Les guerres de religion du XVIe siècle marquent le début de la décadence de l’abbaye de Troarn et de son économie féodale.

En mai 1562 un groupe de protestants, encadrés par François de Malherbe (père du poète caennais), brûlent les ornements religieux et une partie des archives de l’abbaye. Le coup est fatal: les vassaux de l’abbaye profitent des troubles pour brûler les actes qui consignaient leurs devoirs, leurs corvées, leurs redevances et ainsi s’y soustraire.

L’abbaye se relèvera difficilement et languira jusqu’à la révolution de 1789, qui détruira presque tous les bâtiments et leurs décombres serviront à encaisser la route de Caen à Troarn.

L'Abbaye de Troarn

L’abbaye de Troarn

 

Cependant au cours du XVIIe la noblesse locale réclame pour son entretien de plus en plus d’argent aux populations. Dans les années 1638 et 1639, les registres paroissiaux de Banneville font mention de très nombreux dons à Monseigneur le Duc de Longueville. A part cela nous possédons très peu de renseignements sur les Sannervillais du XVIIe.

Heureusement le XVIIIe siècle est plus généreux car nous avons été aidés dans notre quête par un homme peu ordinaire. Nous l’avons découvert en lisant les registres paroissiaux qu’il tenait comme une chronique ou comme un journal local : c’est l’abbé Hébert, curé de Sannerville et doyen de Troarn de 1760 à 1791. Il relate les naissances, les mariages et les décès et grâce à lui revivent sous nos yeux tous ceux que l’Histoire n’a jamais mentionnés. Entre ses lignes on entrevoit les drames familiaux, notamment lors de la déclaration de grossesse d’une fille-mère qui fait pénitence et promet de se comporter dans la suite selon la loi de Dieu et du Prince. Ou encore dans le constat de décès fait par deux camarades du défunt, deux grenadiers royaux Frappe Fort et La Feuillade qui signent, ou plutôt ne signent pas, d’une croix.

Les gens naissaient, se mariaient avec leurs voisins, ils n’allaient pas chercher très loin leurs compagnes, et ils mouraient de maladies contagieuses, de noyade, de mort subite, de coup de pied de cheval et même de la chute du haut d’un chêne comme cet enfant de 15 ans. Quant aux femmes, beaucoup mouraient en couches. Les enfants étaient baptisés rapidement et même parfois le curé se rendait dans la chambre de l’accouchée pour baptiser l’enfant aussitôt né, parce qu’on pensait qu’il ne vivrait pas, tant l’accouchement avait été dur. En 1781, le curé Hébert écrit à l’évêque de Bayeux. Une épidémie vient de se déclarer, en cette seule année, il a enterré 36 paroissiens alors que les autres années il en enterrait seulement 3 ou 4. A son tour, à force de visiter les malades, de les assister jusqu’au bout, il est frappé par la maladie. Il doit demander à son évêque de lui envoyer un homme jeune et en bonne santé qui, à sa place, parcourra la campagne de ferme en ferme pour aider ceux qui meurent.

Les hivers sont rigoureux et la solidarité s’organise : le 2 janvier 1785, les paroissiens à l’issue de la messe autorisent le maire à prendre les deniers de charité. II donnera cet argent aux deux boulangers de la paroisse qui achèteront un sac de blé et feront les pains de charité qu’ils distribueront aux plus nécessiteux: des veuves, des vieillards, des mendiants. Hélas la misère conduit certains à commettre bien des horreurs, ainsi cette nuit du 23 novembre 1785: Marie, femme de Tostain aubergiste, trouve un bébé dans l’auge de son auberge vers 7 heures du matin. L’enfant est baptisé Marie, mais elle meurt le 4 décembre 1785.

La révolution naît à Paris en juillet 1789 et la Province en prend connaissance et conscience quelques jours, quelques semaines après. Nous allons vous rapporter l’histoire de certains et surtout du curé Hébert face à cette nouvelle organisation mise en place par les Révolutionnaires. Le clergé est par essence suspect et l’assemblée constituante réorganise l’Eglise de France. Désormais les membres du clergé sont des fonctionnaires élus et pourvus d’un traitement. Pour exercer leur sacerdoce, ils doivent prêter serment de fidélité à la Constitution et à la Nation. La moitié du clergé accepte: ce sont les prêtres assermentés ou constitutionnels ou jureurs. Mais l’autre moitié refuse par fidélité à son Dieu et à son Roi: ce sont les prêtres réfractaires, ils seront d’abord cachés par les aristocrates dans les souterrains des châteaux, mais beaucoup seront emprisonnés et guillotinés en 1793.

Quel parti ont choisi les prêtres de nos paroisses?

Le 23 janvier 1791, le curé Millet de Touffreville prête serment à la Constitution. C’est un dimanche matin et il profite de la messe pour faire un petit discours où il fustige le haut clergé qui roule carrosse. En ces temps-là, il y avait le haut clergé, issu de la noblesse, cumulant les privilèges, et le bas clergé, issu du petit peuple, ayant la vie dure et souvent le ventre vide. Or c’est au sein du bas clergé que se recrutent les curés de campagne qui exercent à Touffreville et à Sannerville.

Mais notre curé Hébert résiste et ne prête toujours pas serment. Alors le corps électoral du district de Caen élit un curé constitutionnel: Michel Prempain qui s’installe à Sannerville annonce à celui qu’on appelle maintenant « Hébert prêtre réfractaire n son expulsion de la paroisse sous 24 heures. On a vite oublié ses 31 ans de dévouement. Hébert trouve un allié en la personne de Monsieur de Banneville et trouve refuge en l’église de Banneville. Le 7 août 1791, la municipalité de Sannerville, accompagnée du curé constitutionnel, protégée par une brigade de gendarmes nationaux, part mettre les scellés sur les portes de l’église de Banneville et enlever les vases sacrés et les ornements pour les transférer en l’église de Sannerville.

Mais, seul, face à cette brigade et à ces hommes en colère, le curé Hébert résiste toujours et refuse de donner les clefs. D’ailleurs, ajoute-t-il, les vases sacrés et ornements appartiennent à Monsieur de Banneville et doivent lui faire retour. Les portes sont solides, alors on va quérir des ouvriers pour les forcer. Mais ceux de Sannerville refusent: on ne viole pas impunément la maison de Dieu, et puis ils ont vécu 31 ans avec le curé Hébert. On envoie un gendarme à Troarn pour réquisitionner 2 ouvriers serruriers qui acceptent, l’histoire ne dit pas s’ils sont venus bon gré mal gré. On force la porte de fer du cimetière, puis la porte principale de l’église. La situation ridicule dans laquelle on se trouve va tout de même prendre fin. Hélas! A l’intérieur tout avait été enlevé: vases, ornements, linges, argenterie. Le curé Hébert avait été plus malin.

Qu’est donc devenu le curé Hébert ? Les registres de la paroisse sont devenus muets à son sujet. Peut-être a-t-il émigré comme certains, peut-être a-t-il chouanné, est-il allé retrouver les blancs qui combattaient un peu plus loin vers Evreux, et en fin de compte peut-être a-t-il été guillotiné ou emporté par la balle d’un bleu ? Dans le registre paroissial de 1786 pour clôturer l’année le curé Hébert avait écrit ces vers sur Louis XVI que nous vous livrons intégralement:

« Le cœur grand, généreux, l’esprit plein de lumière,

Du bonheur des sujets il ouvre la carrière,

Répare un défaut qu’il ne pouvait prévoir,

Car du ministre il fut le fruit de l’indevoir.

- Ainsi Louis Auguste est donc un Roi très sage,

Bon, zélé, bienfaisant, et de son Dieu l’image.

C’est peu de retrancher le brillant de sa cour,

Le beau, c’est qu’il le faisait avec cœur, par amour,

- Prêtez-vous à ses vœux, nation généreuse,

Prélats, distinguez-vous, l’action est pieuse ;

Ministres, secondez l’ardent désir du Roi,

Et que la probité soit toujours votre loi ».

Nous espérons que ce naïf éloge, vous permettra de mieux comprendre la personnalité du curé Hébert, sa foi profonde et simple en ceux qu’il a aimés auxquels il a obéit et pour lesquels il s’est sacrifié sans réserve.

Mais la vie continue dans nos paroisses et les aventures du curé Hébert sont juste une goutte d’eau dans l’océan des années noires de la Terreur et de la Répression. En février 1790, on élit l’assemblée municipale de la paroisse selon les ordres et décrets des députés de l’assemblée nationale. Le maire est Monsieur Desplanches, il sera remplacé le 8 mai 1791 par Monsieur Alain. Le 1er adjoint c’est notre curé Hébert, mais il refuse le poste, peut-être pressent-il déjà que le nouvel ordre ne conviendra ni à ses croyances ni à ses fidélités, Jean Lucas devient adjoint à sa place. Le 2e adjoint est Joseph Tostain, l’aubergiste et époux de Marie. Le reste de l’assemblée est composée de 4 notables: Jean Jame, Jacques Gruet, François Jollain, Jean Le Bey, enfin François Mazelin, procureur, et Marc Méhédin, greffier.

La contre révolution s’organise, dirigée de l’étranger par les aristocrates émigrés et par les monarques européens qui craignent l’exportation de la révolution et le soulèvement de leur peuple excité par l’exemple français. Nos petits villages se sentent concernés, alors on se mobilise et on fait appel au sens patriotique de tous. Le 13 juin 1792, Touffreville organise une garde nationale, le 22 septembre de la même année le curé constitutionnel Prempain est mis à contribution, il doit verser 48 livres pour « don patriotique ».

La révolution a fait des heureux, ainsi le citoyen Quénement qui exploitait des terres appartenant à Sannerville et à Touffreville. Mais en 1758, son droit de jouissance avait été usurpé par la puissance féodale des titulaires de l’abbaye de TROARN. Profitant des troubles de la révolution Quénement récupère ce qu’il considère être son patrimoine et demande aux deux paroisses à être continué dans son droit. Les deux communes acceptent et lui fixent un bail de 6 ans et un loyer de 180 livres par an.

Enfin la révolution n’a pas changé la nature humaine et les registres sont là pour en témoigner. Les plaintes pour vols et chapardages sont relativement nombreuses et c’est tant mieux pour nous car les « faiblesses» des hommes d’il y a 200 ans nous les rendent proches et parfois bien sympathiques. Ainsi Jacques Duchemin condamné le 4 septembre 1791 pour avoir tenu de « mauvais propos » à une Dame Belleville. Il est regrettable que le registre oublie de nous rapporter les propos en question.

Le curé constitutionnel Prempain ne plaisante pas avec la politesse et il obtient le 14 août 1791, la condamnation à 3 jours de prison de Louis Guérard et de Pierre Carabit pour l’avoir insulté dans son presbytère. Voici un curé bien vindicatif et bien oublieux des préceptes de l’Eglise et du pardon. Il est probable que les 2 insulteurs étaient partisans du prêtre réfractaire Hébert et reprochaient au curé jureur son attitude pendant les événements du 7 août 1791 à Banneville.

PASCALE ET EMMANUEL LOUVET

(Article paru dans le bulletin municipal N°6 - Mai 1985)

La vie difficile: Les XIVe et XVe siècles

Le Xllle siècle avait été une période prospère et notre région avait largement profité de l’essor économique général et de la paix.

Hélas le XIVe siècle débute mal pour tous : en 1315, 1316 et 1317 des pluies diluviennes s’abattent sur notre pays, ruinant les récoltes et entraînant une grave famine. La famine eut pour conséquence indirecte d’affaiblir les corps qui ne purent résister à l’épidémie de peste noire pulmonaire venue de Sicile en 1348. On pense que la population périt de 15 à 60% selon les villages. La peste, une fois installée, resta en sommeil pendant plusieurs siècles et c’est ainsi qu’en 1440 elle se réveilla et fit de grands ravages. Pour parachever les malédictions, la nuit de Noël 1390, un raz de marée submergea le littoral et détruisit une partie de la région.

II n’y eut que les catastrophes naturelles, l’homme y mit aussi sa malice : ce fut la guerre de 100 ans.

La Normandie fut le théâtre de la lutte entre rois de France et rois d’Angleterre, sa proximité de l’Angleterre en fit le lieu privilégié des débarquements anglais.

En 1259 les rois anglais avaient solennellement renoncé à leurs possessions en France, mais le nouveau roi Edouard III nourrit des ambitions sur les anciens territoires de ses ancêtres. Une querelle dynastique mit le feu aux poudres : de 1314 à 1328, 4 rois de France moururent sans laisser de descendance.

Qui allait succéder et régner ?

La mère du roi anglais Edouard était fille et soeur des rois français défunts, Edouard réclama le trône français par droit d’héritage. La noblesse française ne pouvait accepter que la France ait un souverain étranger : depuis Philippe Auguste, c’est-à-dire depuis plus d’un siècle la royauté avait toujours lutté contre l’anglais pour récupérer la totalité des terres françaises occupées. Accepter ce roi aurait été la négation d’un siècle de luttes, c’est pourquoi on préféra un cousin français à un neveu anglais : Philippe VI de Valois fut couronné.

Deux grande nations naissantes, dominant l’Europe, allaient s’affronter en Normandie de 1337 à 1453. En 1346 Edouard III débarque à Saint-Vaast-la-Hougue, brûle Bayeux, pille Caen qui tente de résister. La Normandie est coupée en trois : l’est est tenu par le roi de Navarre allié aux Anglais, la plaine de Caen reste fidèle au roi de France, le Cotentin et l’Avranchin sont partisans des Anglais. A l’aube du XVe siècle la totalité de la Normandie est occupée par le roi anglais Henri V qui en 1417 confisque les biens de l’abbaye de Troarn pendant quelque temps Cependant il s’organise une résistance enflammée par l’exemple de Jeanne d’Arc brûlée à Rouen en 1431.

En 1450 les Français, mieux armés de nouveaux canons, libèrent la Normandie mais pas assez vite pour empêcher les Anglais de piller et d’incendier le cloître de l’abbaye de Troarn où des Français s’étaient retranchés. C’est lors de ces troubles que la chapelle Saint-Rémy de Foletot est rasée.

L’insécurité qui régna pendant la guerre de 100 ans porta un coup à l’économie normande. Les échanges se raréfièrent et la situation monétaire se dégrada. De nombreux Normands quittèrent le pays pour aller chercher fortune en Bretagne, en France et même en Allemagne. Pourtant, malgré les malheurs des temps, il y eut une période d’accalmie à la fin du XIVe siècle et les années 1386 à 1401 furent relativement tranquilles.

En étudiant un registre de tabellionage d’Argences - Troarn - Varaville (ensemble des actes notariés) on s’aperçoit qu’il régnait une grande activité dans les tansactions de cette petite région, probablement grâce à la richesse du sol et grâce au dynamisme de la population. Mais on s’aperçoit également de la pénurie de monnaie parce que ces transactions (achats de terres, de bétail, de grains) ne se payaient pas au comptant mais au moyen de constitution de rentes et de traites échelonnées. Cette rareté du numéraire était due aux impôts écrasants de la royauté pour faire face aux dépenses de la guerre, aux pillages anglais et aux paiements des rançons des seigneurs prisonniers que chacun devait acquitter pour aider son seigneur. Le registre de tabellionage nous apprend que les ventes de vignes, notamment à Foletot, étaient plus nombreuses que les prés plantés de pommiers, ce qui laisse penser que l’on consommait encore à cette époque plus de vin que de cidre.

Quelques noms de Sannervillais apparaissent dans ce registre : Faitheuze qui signifie « qui fait des heuzes ou bottes, c’est-à-dire un bottier, et Malbranque qui deviendra Malbranche, c’est-à-dire « mauvaise branche ».

On voit que les conséquences de la guerre de 100 ans ne furent pas aussi graves qu’on aurait pu le penser de prime abord, elles furent moindres, assurément, que celles engendrées au XVIe siècle par les ravages des guerres de religion, mais c’est une autre histoire.

Pascale et Emmanuel Louvet

(Article paru dans le bulletin municipal N°5 - fin 1984)

oct 07 29
Le Moyen Age

Éléments de la vie rurale au Moyen-Age

Vers 1184, le duché normand comptait 800.000 habitants et ce chiffre fut double au 14e siècle. Fin 12e et 13e siècles les densités rurales étaient supérieures à celles des époques contemporaines parce que beaucoup de villages de la plaine de Caen ont été désertés par la suite dès la fin du moyen âge.

Cette expansion démographique s’est accompagnée d’une évolution technique considérable: emploi d’engrais, introduction des légumineuses dans l’assolement, amélioration de l’outillage agricole (fin 16e siècle on trouve en Normandie les premières herses). Dès le 12e siècle la Normandie a été la première à utiliser le marnage comme amendement. A la fin du 11e siècle les normands introduisent le cidre dans leur alimentation pour remplacer la cervoise faite à base d’orge, ce qui permit d’économiser l’orge pour faire du pain et faire ainsi face aux problèmes alimentaires d’une population sans cesse plus nombreuse.

La Normandie était devenue un duché prospère à la pointe du progrès agricole. Ce duché était remarquable dans deux autres domaines : l’administration et les finances. Les normands étaient parmi les meilleurs juristes et financiers du royaume de France. L’administration ducale était si remarquable qu’elle servait de modèle aux rois de France qui s’efforcèrent d’en copier les innovations.

L’abbaye de Troarn possédait des terres étendues : elle les concédait à des vassaux qui les exploitaient et en contre partie ceux-ci lui devaient redevances et corvées. En tant que vassaux de l’abbaye, les sannervillais payaient la dîme : en 1596, la dîme de Sannerville et de Touffreville rapportait 133 écus, celle de Bures 33 écus, Ils payaient également le cens, le surcens, le gablage (droit sur l’habitation), des rentes en nature et en argent. Les sannervillais payaient en plusieurs termes, mais la St Michel était le terme principal. Cependant c’étaient les corvées qui étaient les plus lourdes: service de transport et épandage du fumier, travail aux vignes, curage des cours d’eau, réparation des chemins, labourage, hersage… Ces services sont restés nombreux jusqu’au début du 14e siècle

A tout cela il convient d’ajouter les banalités : les vassaux étaient obligés d’utiliser le moulin de l’abbaye pour moudre le blé, ainsi que le pressoir à cidre et le four à pain moyennant redevance, ils n’avaient pas le droit de posséder leur propre four ou leur moulin, il y avait monopole.

L’abbé-baron de Troarn possédait dans sa baronnie, la moyenne et la basse justice : sous l’ancien régime, la justice n’était pas étatique, elle appartenait fragmentairement à tous les seigneurs locaux qui exerçaient haute, moyenne, basse justice en fonction de leur rang dans la société, du rang social des plaignants et de la gravité des infractions. Nous remarquons que l’abbé-baron ne possédait pas la haute justice car Roger Il ne la possédait pas lui-même et n’avait donc pu la transmettre ; il est probable qu’elle appartenait au Duc de Normandie.

Pain et soupe de légumes composent la plupart des repas. Les céréales dont les espèces étaient très nombreuses fournissaient la base de l’alimentation médiévale, même chez les riches elles représentaient les trois quarts des rations quotidiennes. A partir des farines de seigle, d’avoine, de blé noir, de froment, d’orge, on fabriquait des bouillies et des pains plats qui servaient d’assiettes. Le pain était dur et devait être ramolli dans la soupe. Dans les « Coutumes du four de Troarn » de 1311, on apprend qu’il existait plusieurs espèces de pain ; le pain d’orge (le plus répandu dans les classes populaires), le pain de froment sans sel, la tourte blanche de froment, la tourte bise de seigle (l’une de ces variétés était probablement le pain brié car le texte distingue deux préparations de la pâte dans la “brie” ou pétrin). Dans l’ensemble, sauf en période de famine, l’homme médiéval mangeait suffisamment mais de façon déséquilibrée ce qui engendrait des carences avec leur lot de maladies et de malformations.

A Sannerville sur les pentes du plateau troarnien riche en silex, poussait la vigne. Ce furent les moines qui en développèrent la culture parce qu’ils avaient besoin de vin pour dire la messe, mais elle fut abandonnée au milieu du 16e siècle à cause des biches et des sangliers qui dévastaient les champs de vignes. Il faut savoir que la forêt de Troarn était très importante, elle s’étendait jusqu’à Sannerville et c’est l’abbaye qui entreprit le défrichement d’une grande partie. Ceci explique la prolifération des biches et des sangliers. On cultivait la vouède ou guède, pastel des teinturiers, Les drapiers en faisaient grand usage. Il se faisait 2 ou 3 récoltes, quelque fois plus. La vouède était broyée dans des moulins spéciaux et convertie en blocs de pâte solide. Les abbés de Troarn possédèrent les moulins à vouède jusqu’au 16e siècle.

Jusqu’au 16e siècle les moines ont possédé les carrières de pierre de Sannerville, de là proviennent les matériaux de construction de l’église et des différents bâtiments de l’abbaye. La région tirait aussi son importance de la proximité de la mer. Le port voisin de Dives était l’un des hauts lieux normands (il avait été le port de départ pour la conquête de l’Angleterre), Puis l’importance de Dives a décru parce que la mer a perdu du terrain, le port s’est ensablé. Mais même au 16e siècle une forte mer couvrait de varech et de sable les herbages des fermiers du domaine de Cléville, à 5 lieues à l’intérieur des terre (environ 20 kms). En effet des bras de mer pénétraient largement à l’intérieur des terres. Un état des chemins de la baronnie de Troarn fut rédigé au début du 14e siècle. Ceci nous prouve avec quel soin les religieux assuraient les communications. La route de Troarn à Caen était plus onduleuse que l’actuelle route qui a été tracée à la fin du 18e siècle. Dans ses passages les plus étroits elle mesurait 24 pieds de large (environ 8 mètres).

(Article paru dans le bulletin municipal N°4 - 1984)

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