Éléments de la vie rurale au Moyen-Age

Vers 1184, le duché normand comptait 800.000 habitants et ce chiffre fut double au 14e siècle. Fin 12e et 13e siècles les densités rurales étaient supérieures à celles des époques contemporaines parce que beaucoup de villages de la plaine de Caen ont été désertés par la suite dès la fin du moyen âge.

Cette expansion démographique s’est accompagnée d’une évolution technique considérable: emploi d’engrais, introduction des légumineuses dans l’assolement, amélioration de l’outillage agricole (fin 16e siècle on trouve en Normandie les premières herses). Dès le 12e siècle la Normandie a été la première à utiliser le marnage comme amendement. A la fin du 11e siècle les normands introduisent le cidre dans leur alimentation pour remplacer la cervoise faite à base d’orge, ce qui permit d’économiser l’orge pour faire du pain et faire ainsi face aux problèmes alimentaires d’une population sans cesse plus nombreuse.

La Normandie était devenue un duché prospère à la pointe du progrès agricole. Ce duché était remarquable dans deux autres domaines : l’administration et les finances. Les normands étaient parmi les meilleurs juristes et financiers du royaume de France. L’administration ducale était si remarquable qu’elle servait de modèle aux rois de France qui s’efforcèrent d’en copier les innovations.

L’abbaye de Troarn possédait des terres étendues : elle les concédait à des vassaux qui les exploitaient et en contre partie ceux-ci lui devaient redevances et corvées. En tant que vassaux de l’abbaye, les sannervillais payaient la dîme : en 1596, la dîme de Sannerville et de Touffreville rapportait 133 écus, celle de Bures 33 écus, Ils payaient également le cens, le surcens, le gablage (droit sur l’habitation), des rentes en nature et en argent. Les sannervillais payaient en plusieurs termes, mais la St Michel était le terme principal. Cependant c’étaient les corvées qui étaient les plus lourdes: service de transport et épandage du fumier, travail aux vignes, curage des cours d’eau, réparation des chemins, labourage, hersage… Ces services sont restés nombreux jusqu’au début du 14e siècle

A tout cela il convient d’ajouter les banalités : les vassaux étaient obligés d’utiliser le moulin de l’abbaye pour moudre le blé, ainsi que le pressoir à cidre et le four à pain moyennant redevance, ils n’avaient pas le droit de posséder leur propre four ou leur moulin, il y avait monopole.

L’abbé-baron de Troarn possédait dans sa baronnie, la moyenne et la basse justice : sous l’ancien régime, la justice n’était pas étatique, elle appartenait fragmentairement à tous les seigneurs locaux qui exerçaient haute, moyenne, basse justice en fonction de leur rang dans la société, du rang social des plaignants et de la gravité des infractions. Nous remarquons que l’abbé-baron ne possédait pas la haute justice car Roger Il ne la possédait pas lui-même et n’avait donc pu la transmettre ; il est probable qu’elle appartenait au Duc de Normandie.

Pain et soupe de légumes composent la plupart des repas. Les céréales dont les espèces étaient très nombreuses fournissaient la base de l’alimentation médiévale, même chez les riches elles représentaient les trois quarts des rations quotidiennes. A partir des farines de seigle, d’avoine, de blé noir, de froment, d’orge, on fabriquait des bouillies et des pains plats qui servaient d’assiettes. Le pain était dur et devait être ramolli dans la soupe. Dans les « Coutumes du four de Troarn » de 1311, on apprend qu’il existait plusieurs espèces de pain ; le pain d’orge (le plus répandu dans les classes populaires), le pain de froment sans sel, la tourte blanche de froment, la tourte bise de seigle (l’une de ces variétés était probablement le pain brié car le texte distingue deux préparations de la pâte dans la “brie” ou pétrin). Dans l’ensemble, sauf en période de famine, l’homme médiéval mangeait suffisamment mais de façon déséquilibrée ce qui engendrait des carences avec leur lot de maladies et de malformations.

A Sannerville sur les pentes du plateau troarnien riche en silex, poussait la vigne. Ce furent les moines qui en développèrent la culture parce qu’ils avaient besoin de vin pour dire la messe, mais elle fut abandonnée au milieu du 16e siècle à cause des biches et des sangliers qui dévastaient les champs de vignes. Il faut savoir que la forêt de Troarn était très importante, elle s’étendait jusqu’à Sannerville et c’est l’abbaye qui entreprit le défrichement d’une grande partie. Ceci explique la prolifération des biches et des sangliers. On cultivait la vouède ou guède, pastel des teinturiers, Les drapiers en faisaient grand usage. Il se faisait 2 ou 3 récoltes, quelque fois plus. La vouède était broyée dans des moulins spéciaux et convertie en blocs de pâte solide. Les abbés de Troarn possédèrent les moulins à vouède jusqu’au 16e siècle.

Jusqu’au 16e siècle les moines ont possédé les carrières de pierre de Sannerville, de là proviennent les matériaux de construction de l’église et des différents bâtiments de l’abbaye. La région tirait aussi son importance de la proximité de la mer. Le port voisin de Dives était l’un des hauts lieux normands (il avait été le port de départ pour la conquête de l’Angleterre), Puis l’importance de Dives a décru parce que la mer a perdu du terrain, le port s’est ensablé. Mais même au 16e siècle une forte mer couvrait de varech et de sable les herbages des fermiers du domaine de Cléville, à 5 lieues à l’intérieur des terre (environ 20 kms). En effet des bras de mer pénétraient largement à l’intérieur des terres. Un état des chemins de la baronnie de Troarn fut rédigé au début du 14e siècle. Ceci nous prouve avec quel soin les religieux assuraient les communications. La route de Troarn à Caen était plus onduleuse que l’actuelle route qui a été tracée à la fin du 18e siècle. Dans ses passages les plus étroits elle mesurait 24 pieds de large (environ 8 mètres).

(Article paru dans le bulletin municipal N°4 - 1984)