Quelques Sannervillais pendant la Révolution

Les guerres de religion du XVIe siècle marquent le début de la décadence de l’abbaye de Troarn et de son économie féodale.

En mai 1562 un groupe de protestants, encadrés par François de Malherbe (père du poète caennais), brûlent les ornements religieux et une partie des archives de l’abbaye. Le coup est fatal: les vassaux de l’abbaye profitent des troubles pour brûler les actes qui consignaient leurs devoirs, leurs corvées, leurs redevances et ainsi s’y soustraire.

L’abbaye se relèvera difficilement et languira jusqu’à la révolution de 1789, qui détruira presque tous les bâtiments et leurs décombres serviront à encaisser la route de Caen à Troarn.

L'Abbaye de Troarn

L’abbaye de Troarn

 

Cependant au cours du XVIIe la noblesse locale réclame pour son entretien de plus en plus d’argent aux populations. Dans les années 1638 et 1639, les registres paroissiaux de Banneville font mention de très nombreux dons à Monseigneur le Duc de Longueville. A part cela nous possédons très peu de renseignements sur les Sannervillais du XVIIe.

Heureusement le XVIIIe siècle est plus généreux car nous avons été aidés dans notre quête par un homme peu ordinaire. Nous l’avons découvert en lisant les registres paroissiaux qu’il tenait comme une chronique ou comme un journal local : c’est l’abbé Hébert, curé de Sannerville et doyen de Troarn de 1760 à 1791. Il relate les naissances, les mariages et les décès et grâce à lui revivent sous nos yeux tous ceux que l’Histoire n’a jamais mentionnés. Entre ses lignes on entrevoit les drames familiaux, notamment lors de la déclaration de grossesse d’une fille-mère qui fait pénitence et promet de se comporter dans la suite selon la loi de Dieu et du Prince. Ou encore dans le constat de décès fait par deux camarades du défunt, deux grenadiers royaux Frappe Fort et La Feuillade qui signent, ou plutôt ne signent pas, d’une croix.

Les gens naissaient, se mariaient avec leurs voisins, ils n’allaient pas chercher très loin leurs compagnes, et ils mouraient de maladies contagieuses, de noyade, de mort subite, de coup de pied de cheval et même de la chute du haut d’un chêne comme cet enfant de 15 ans. Quant aux femmes, beaucoup mouraient en couches. Les enfants étaient baptisés rapidement et même parfois le curé se rendait dans la chambre de l’accouchée pour baptiser l’enfant aussitôt né, parce qu’on pensait qu’il ne vivrait pas, tant l’accouchement avait été dur. En 1781, le curé Hébert écrit à l’évêque de Bayeux. Une épidémie vient de se déclarer, en cette seule année, il a enterré 36 paroissiens alors que les autres années il en enterrait seulement 3 ou 4. A son tour, à force de visiter les malades, de les assister jusqu’au bout, il est frappé par la maladie. Il doit demander à son évêque de lui envoyer un homme jeune et en bonne santé qui, à sa place, parcourra la campagne de ferme en ferme pour aider ceux qui meurent.

Les hivers sont rigoureux et la solidarité s’organise : le 2 janvier 1785, les paroissiens à l’issue de la messe autorisent le maire à prendre les deniers de charité. II donnera cet argent aux deux boulangers de la paroisse qui achèteront un sac de blé et feront les pains de charité qu’ils distribueront aux plus nécessiteux: des veuves, des vieillards, des mendiants. Hélas la misère conduit certains à commettre bien des horreurs, ainsi cette nuit du 23 novembre 1785: Marie, femme de Tostain aubergiste, trouve un bébé dans l’auge de son auberge vers 7 heures du matin. L’enfant est baptisé Marie, mais elle meurt le 4 décembre 1785.

La révolution naît à Paris en juillet 1789 et la Province en prend connaissance et conscience quelques jours, quelques semaines après. Nous allons vous rapporter l’histoire de certains et surtout du curé Hébert face à cette nouvelle organisation mise en place par les Révolutionnaires. Le clergé est par essence suspect et l’assemblée constituante réorganise l’Eglise de France. Désormais les membres du clergé sont des fonctionnaires élus et pourvus d’un traitement. Pour exercer leur sacerdoce, ils doivent prêter serment de fidélité à la Constitution et à la Nation. La moitié du clergé accepte: ce sont les prêtres assermentés ou constitutionnels ou jureurs. Mais l’autre moitié refuse par fidélité à son Dieu et à son Roi: ce sont les prêtres réfractaires, ils seront d’abord cachés par les aristocrates dans les souterrains des châteaux, mais beaucoup seront emprisonnés et guillotinés en 1793.

Quel parti ont choisi les prêtres de nos paroisses?

Le 23 janvier 1791, le curé Millet de Touffreville prête serment à la Constitution. C’est un dimanche matin et il profite de la messe pour faire un petit discours où il fustige le haut clergé qui roule carrosse. En ces temps-là, il y avait le haut clergé, issu de la noblesse, cumulant les privilèges, et le bas clergé, issu du petit peuple, ayant la vie dure et souvent le ventre vide. Or c’est au sein du bas clergé que se recrutent les curés de campagne qui exercent à Touffreville et à Sannerville.

Mais notre curé Hébert résiste et ne prête toujours pas serment. Alors le corps électoral du district de Caen élit un curé constitutionnel: Michel Prempain qui s’installe à Sannerville annonce à celui qu’on appelle maintenant « Hébert prêtre réfractaire n son expulsion de la paroisse sous 24 heures. On a vite oublié ses 31 ans de dévouement. Hébert trouve un allié en la personne de Monsieur de Banneville et trouve refuge en l’église de Banneville. Le 7 août 1791, la municipalité de Sannerville, accompagnée du curé constitutionnel, protégée par une brigade de gendarmes nationaux, part mettre les scellés sur les portes de l’église de Banneville et enlever les vases sacrés et les ornements pour les transférer en l’église de Sannerville.

Mais, seul, face à cette brigade et à ces hommes en colère, le curé Hébert résiste toujours et refuse de donner les clefs. D’ailleurs, ajoute-t-il, les vases sacrés et ornements appartiennent à Monsieur de Banneville et doivent lui faire retour. Les portes sont solides, alors on va quérir des ouvriers pour les forcer. Mais ceux de Sannerville refusent: on ne viole pas impunément la maison de Dieu, et puis ils ont vécu 31 ans avec le curé Hébert. On envoie un gendarme à Troarn pour réquisitionner 2 ouvriers serruriers qui acceptent, l’histoire ne dit pas s’ils sont venus bon gré mal gré. On force la porte de fer du cimetière, puis la porte principale de l’église. La situation ridicule dans laquelle on se trouve va tout de même prendre fin. Hélas! A l’intérieur tout avait été enlevé: vases, ornements, linges, argenterie. Le curé Hébert avait été plus malin.

Qu’est donc devenu le curé Hébert ? Les registres de la paroisse sont devenus muets à son sujet. Peut-être a-t-il émigré comme certains, peut-être a-t-il chouanné, est-il allé retrouver les blancs qui combattaient un peu plus loin vers Evreux, et en fin de compte peut-être a-t-il été guillotiné ou emporté par la balle d’un bleu ? Dans le registre paroissial de 1786 pour clôturer l’année le curé Hébert avait écrit ces vers sur Louis XVI que nous vous livrons intégralement:

« Le cœur grand, généreux, l’esprit plein de lumière,

Du bonheur des sujets il ouvre la carrière,

Répare un défaut qu’il ne pouvait prévoir,

Car du ministre il fut le fruit de l’indevoir.

- Ainsi Louis Auguste est donc un Roi très sage,

Bon, zélé, bienfaisant, et de son Dieu l’image.

C’est peu de retrancher le brillant de sa cour,

Le beau, c’est qu’il le faisait avec cœur, par amour,

- Prêtez-vous à ses vœux, nation généreuse,

Prélats, distinguez-vous, l’action est pieuse ;

Ministres, secondez l’ardent désir du Roi,

Et que la probité soit toujours votre loi ».

Nous espérons que ce naïf éloge, vous permettra de mieux comprendre la personnalité du curé Hébert, sa foi profonde et simple en ceux qu’il a aimés auxquels il a obéit et pour lesquels il s’est sacrifié sans réserve.

Mais la vie continue dans nos paroisses et les aventures du curé Hébert sont juste une goutte d’eau dans l’océan des années noires de la Terreur et de la Répression. En février 1790, on élit l’assemblée municipale de la paroisse selon les ordres et décrets des députés de l’assemblée nationale. Le maire est Monsieur Desplanches, il sera remplacé le 8 mai 1791 par Monsieur Alain. Le 1er adjoint c’est notre curé Hébert, mais il refuse le poste, peut-être pressent-il déjà que le nouvel ordre ne conviendra ni à ses croyances ni à ses fidélités, Jean Lucas devient adjoint à sa place. Le 2e adjoint est Joseph Tostain, l’aubergiste et époux de Marie. Le reste de l’assemblée est composée de 4 notables: Jean Jame, Jacques Gruet, François Jollain, Jean Le Bey, enfin François Mazelin, procureur, et Marc Méhédin, greffier.

La contre révolution s’organise, dirigée de l’étranger par les aristocrates émigrés et par les monarques européens qui craignent l’exportation de la révolution et le soulèvement de leur peuple excité par l’exemple français. Nos petits villages se sentent concernés, alors on se mobilise et on fait appel au sens patriotique de tous. Le 13 juin 1792, Touffreville organise une garde nationale, le 22 septembre de la même année le curé constitutionnel Prempain est mis à contribution, il doit verser 48 livres pour « don patriotique ».

La révolution a fait des heureux, ainsi le citoyen Quénement qui exploitait des terres appartenant à Sannerville et à Touffreville. Mais en 1758, son droit de jouissance avait été usurpé par la puissance féodale des titulaires de l’abbaye de TROARN. Profitant des troubles de la révolution Quénement récupère ce qu’il considère être son patrimoine et demande aux deux paroisses à être continué dans son droit. Les deux communes acceptent et lui fixent un bail de 6 ans et un loyer de 180 livres par an.

Enfin la révolution n’a pas changé la nature humaine et les registres sont là pour en témoigner. Les plaintes pour vols et chapardages sont relativement nombreuses et c’est tant mieux pour nous car les « faiblesses» des hommes d’il y a 200 ans nous les rendent proches et parfois bien sympathiques. Ainsi Jacques Duchemin condamné le 4 septembre 1791 pour avoir tenu de « mauvais propos » à une Dame Belleville. Il est regrettable que le registre oublie de nous rapporter les propos en question.

Le curé constitutionnel Prempain ne plaisante pas avec la politesse et il obtient le 14 août 1791, la condamnation à 3 jours de prison de Louis Guérard et de Pierre Carabit pour l’avoir insulté dans son presbytère. Voici un curé bien vindicatif et bien oublieux des préceptes de l’Eglise et du pardon. Il est probable que les 2 insulteurs étaient partisans du prêtre réfractaire Hébert et reprochaient au curé jureur son attitude pendant les événements du 7 août 1791 à Banneville.

PASCALE ET EMMANUEL LOUVET

(Article paru dans le bulletin municipal N°6 - Mai 1985)