Madame BINAY et Monsieur QUIGNETTE racontent…
Sannerville, au cours des années 1920-1930, était ce qu’on appelle un village-rue, c’est-à-dire qu’il s’étalait tout au long de la route de Rouen. La première maison dans le virage, occupée par monsieur et madame Louis, était accolée à la boulangerie de monsieur Harel puis de monsieur Ledemeney. La boulangerie était petite, on entrait par une porte qui coupait en deux la devanture. L’aménagement intérieur était très sommaire, on trouvait une caisse en bois et des présentoirs à pain. Dans le fond, derrière une cloison, il y avait un fournil en briques rouges que le boulanger commençait par chauffer avec 4 ou 5 fagots ou “bourrées”, puis quand les fagots étaient entièrement brûlés il retirait la cendre, passait la “patrouille” (grande serpillière mouillée) au bout d’un bâton pour qu’il ne reste pas de cendre sur les parois et enfin il mettait à cuire les pains de 6 livres, les miches briées, les petites couronnes que l’on s’amusait à enfiler autour des bras. Les baguettes étaient rares et la pâtisserie se réduisait à quelques croissants et sablés et les déjà célèbres bourdelots.
A l’angle de la rue, ceux qui possédaient les premières voitures pouvaient faire réparer au garage de monsieur Leguen, le mécanicien dont les pompes à essence se trouvaient sur le trottoir en bordure de la route de Rouen. Les maisons suivantes étaient occupées par mesdames Belver et Ledain, que l’on voyait tous les jours coudre derrière leur fenêtre, la porte ouverte, profitant ainsi du spectacle quotidien et vivant qu’offrait la rue.
Puis venait le café-épicerie de Pauline Onfroy. Pauline était méfiante et ne servait pas tout le monde : il fallait d’abord lui inspirer confiance et montrer patte blanche. On tapait au carreau et elle n’ouvrait que si on était connu, sinon il fallait passer son chemin. Les heureux élus par Pauline descendaient deux marches pour pénétrer dans l’épicerie. Près de la fenêtre elle avait placé les éternels bocaux de bonbons qui faisaient déjà la joie des enfants, et qui la feront toujours. L’épicerie proprement dite se composait d’un grand comptoir en bois et de présentoirs vitrés contenant la mercerie. Dans le fond du magasin, il fallait monter deux marches pour accéder au café. l’arrière donnait sur un jardin clos de murs.

Au centre de la photo, on distingue nettement un muret qui marque l’accès à un petit jardin et à un pré allant jusqu’à la ligne de chemin de fer. La ligne courrait tout au long de la rue de Lirose pour aboutir en gare de Sannerville. Cette gare existe toujours, au 7 rue de la Libération. La maison, dans l’entrée de laquelle se trouve une femme en noir, était celle des dames Falaise, mère et fille, qui vivaient de travaux de couture. La grande façade sombre suivante était celle de l’abattoir. Devant la cour se tiennent la bouchère, Madame Joly et sa fille, le magasin grillagé est leur boucherie, ils vivaient au dessus mais leur salon était dans la maison qu’occupe actuellement monsieur Michel.
La maison de Simone Quignette, devant laquelle passe une charrette, était celle de Marie et de Georges Bouffay. Marie apprenait le catéchisme aux enfants, elle portait la bayeusaine (coiffe plate de Normandie) et la « bachelique » (châle croisé sur la poitrine et s’attachant dans le dos) noire en semaine, blanche le dimanche jusqu’à une certaine messe de minuit où un garnement versa de l’encre bleue dans le bénitier. Toutes les femmes furent marquées en bleu, peut-être pour que Dieu reconnaisse plus facilement les siennes. Monsieur Bouffay était un personnage : c’était un ancien marin et il avait été conseiller municipal, conseiller paroissial, décoré du mérite diocésain. II était aussi peintre : il avait peint, avec l’aide de la marquise d’Aubigny, fille du marquis de Banneville, l’Immaculée Conception au dessus de l’autel de l’église Notre Dame de Sannerville, malheureusement, cette peinture murale a disparu au débarquement. Il avait été le premier à posséder la télégraphie sans fil ou TSF. Son jardin était hérissé de poteaux de bois et il réussissait à capter Londres. Parfois les enfants du catéchisme avaient le droit de porter les écouteurs et ils entendaient une musique venant d’on ne sait où. Il s’était acquis ainsi la réputation d’être un peu sorcier.
A côté de la maison Bouffay, là où se trouve l’abris de bus, il y avait la “sapinette” plantée de grands arbres dont on voit le début dans l’angle droit de la deuxième photo. Cette “sapinette” causait une grande frayeur aux enfants par son côté sauvage et sombre et ils ne traînaient pas devant quand ils se rendaient à la leçon de catéchisme de madame Bouffay. Même madame Bouffay n’ouvrait jamais la petite fenêtre qui donnait sur la sapinette, tellement l’endroit était inquiétant et peut-être chargé de maléfices.
Ensuite un pré planté continuait le parc du château malgré la coupure de la route de Rouen en son milieu. Du train, les voyageurs profitaient de la trouée pour regarder la façade du château : le parc était entièrement clos de murs de 2 m de haut, mais ils s’interrompaient face au château pour que la vue soit bien dégagée sur le pré. Là où il n’y avait pas de mur, il avait été creusé un « saut de loup » (douves profondes pleines d’eau pour interdire l’accès au parc). Enfin une dernière maison avant la rue de la Gare, actuellement rue de la Libération, était occupée par Ernestine Madeleine devenue Madame Louis Lefèvre.
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