C’est en dépouillant les registres des délibérations du conseil municipal de 1792 à 1910 que nous avons obtenu les renseignements qui font la matière de cet article et des suivants.

Ces délibérations sont intéressantes à lire parce qu’elles sont particulièrement bien rédigées: en effet, chaque fois que le conseil prenait une décision, il énonçait très clairement les motifs qui l’avaient influencé et c’est ainsi que nous avons pu mieux cerner les mentalités et les problèmes de ces époques.

Le conseil a toujours fait en sorte de défendre les intérêts de ses administrés et a fait un effort énorme dans le domaine de l’instruction primaire. Lorsqu’à chaque dépense et endettement il précisait que la commune était bien pauvre, que ses habitants n’étaient pas fortunés et vivaient du travail de leur mains, que le sacrifice était énorme, ce n’était pas une simple façon de parler mais telle était la dure réalité.

Enfin les séances du conseil commençaient souvent le matin à 8 heures dans des locaux probablement sans chauffage car certaines séances ont du être interrompues « aux motifs qu’il fait trop froid » ou « que nous avons faim », motifs qu’ils consignaient consciencieusement dans le procès-verbal.

La famine

1793, 1794 et 1795 sont des années de famine et de réquisitions, Les mauvaises récoltes, le retour à la liberté des prix aggravée par l’inflation du papier monnaie rendent la crise tragique.

Début juin 1793, le conseil municipal se réunit tôt le matin pour décider le recensement et la réquisition de grain engrangé chez quelques agriculteurs. Mais le lendemain trois d’entre eux font savoir avec énergie qu’ils refusent de satisfaire à la réquisition de l’arrêté.

La famine est là et il y a grand péril pour certains; alors la municipalité lance un véritable appel au secours à l’administrateur du district de Caen, Il faut distribuer de toute urgence une livre de grain par jour et par personne pendant 10 jours à 80 des 448 sannervillais pour leur permettre de subsister.

Il faut que le conseil obtienne un mandat pour réquisitionner du grain auprès de communes encore approvisionnées, Dans le même temps on arrête deux hommes qui transportaient un boisseau de froment: on les soupçonne de ravoir volé. Les deux hommes se défendent en déclarant avoir acheté ce grain à un homme, mais ils ne peuvent fournir ni son nom, ni des preuves de leur bonne foi. Avoir le ventre creux n’incite pas à l’indulgence et le conseil transmet les deux hommes au Juge de paix du canton pour être jugés.

Juillet voit encore des réquisitions d’orge et de seigle. Le difficile mois d’avril 1794 est encore marqué par les réquisitions et le conseil lance des mandats d’arrêt contre 12 agriculteurs qui ont refusé de se soumettre, La solidarité s’organise : le conseil examine le cas de citoyens infirmes et indigents afin de leur accorder une aide de la nation. Mais certains profitent malhonnêtement de ces aides et en mai 1794 on ouvre une enquête sur les abus commis dans la distribution des secours.

Désormais, ils ne seront distribués qu’à ceux qui ont obtenu un certificat d’indigence, La situation de Troarn n’est pas des meilleures puisqu’en juin on apprend que son conseil a obtenu du Directoire du district de Caen l’autorisation de réquisitionner 25 quintaux de grain à Sannerville. Le mécontentement gronde et, en décembre 1796, le garde champêtre de Sannerville découvre l’arbre de la Liberté abattu sur la place du village. Or cet arbre est un symbole, celui de la révolution et de l’ère nouvelle républicaine, ère qui commence mal pour beaucoup,

Un maire contesté

En février 1801 le conseil décide d’examiner les comptes du « maire provisoire P. » et de transmettre ses observations à l’autorité de tutelle. Cette affaire sent le scandale: on accuse P. de s’être approprié un outil communal et de l’avoir détérioré, d’avoir pris des arrêtés à l’insu du conseil et, plus grave encore, d’avoir détourné des fonds municipaux.

En effet, il aurait pris 638 F sous prétexte de payer des réparations effectuées sur les chemins vicinaux. Or, non seulement le conseil n’a pas été consulté sur l’opportunité de ces réparations, mais encore il n’y a jamais eu de travaux et les chemins vicinaux sont toujours dans un état déplorable, P., invité à présenter sa défense, ne vient pas à la séance.

Le conseil le déclare coupable d’usurpation de biens communaux, de mauvaise gestion et de mauvais esprit. En lisant cette condamnation on s’attend à l’arrestation imminente du maire, et pourtant il ne va rien se passer.

P. signera les délibérations suivantes. L’année suivante le conseil approuvera à l’unanimité ses comptes, il restera maire jusqu’en 1807 ! Mais sa carrière ne s’arrête pas là.

Nous le retrouverons en 1819 où il assiste aux délibérations et signe en tant que faisant partie des citoyens payant le plus d’impôts sur la commune. En effet la restauration a voulu atténuer les effets démocratiques de l’élection en adjoignant aux conseillers élus les citoyens les plus riches.

Enfin P. retrouvera une légitimité électorale en 1836 où, âgé de 71 ans, il est élu conseiller et il le restera jusqu’en 1842, date probable de son décès.

P. et E LOUVET

(Article paru dans le bulletin municipal N°7 - Octobre 1985)